Biographie

Montpellier et l’Ecole polytechnique (1798-1816)

Auguste Comte est né à Montpellier le 19 janvier 1798 de parents profondément catholiques et monarchistes. Son père était fondé de pouvoir à la Recette générale du département de l’Hérault.

Comte fit ses études au lycée de Montpellier où il montra de brillantes dispositions pour les sciences. Il se lia d’amitié avec son professeur de mathématiques, le pasteur Daniel Encontre qui l’incita à préparer le concours d’entrée à l’École polytechnique. Reçu quatrième, il entre à cette école en 1814 à l’âge de seize ans.

Élève brillant, il se fait remarquer par son ascendant sur ses camarades, son indiscipline et ses idées républicaines. Mais il est apprécié de ses professeurs, tous savants distingués, et notamment de l’astronome Arago et du mathématicien Poinsot.

En avril 1816, l’École fait l’objet d’un licenciement général par le gouvernement de Louis XVIII, suite à un acte d’insubordination des élèves. Renvoyé dans sa famille à Montpellier, il obtient de ses parents l’autorisation de s’installer à Paris.

La période saint-simonienne (1817-1826), le temps de la gestation

A l’âge de 18 ans, Auguste Comte se retrouve à Paris, sans emploi et sans argent. Il s’efforce de vivre de leçons particulières de mathématiques.

Il rencontre en 1817 Henri de Saint-Simon (1760-1825), grand agitateur d’idées, connu des milieux libéraux pour ses idées sur la société industrielle, et collabore à ses nombreuses publications. Saint-Simon l’initie à l’économie politique et le sensibilise aux questions sociales.

Parallèlement, Auguste Comte complète sa formation scientifique et historique. Il fréquente l’astronome Delambre, le physicien Fourier et le physiologiste Blainville. Son intérêt se porte surtout sur les procédés et les méthodes de chaque science, ce qu’il appelle leur « philosophie ». Mais il sait déjà que ses travaux seront de deux ordres: scientifique et politique.

En 1822, il écrit pour Saint-Simon un opuscule intitulé « Plan des travaux scientifiques nécessaires pour réorganiser la société », où il jette déjà les fondements de sa philosophie positive: la fameuse loi des trois états, la classification des sciences fondamentales et l’appel aux savants pour faire de la politique une science. Mais la republication de cet opuscule en 1824 provoque sa rupture avec Saint-Simon. En 1825 il se marie avec Caroline Massin, une ancienne prostituée qui tient un cabinet de lecture, remarquablement intelligente et dévouée, avec qui il aura des relations conflictuelles.

La « première carrière » (1830-1842) : le développement de la philosophie positive

En 1826 Auguste Comte venait d’ouvrir un cours oral de philosophie positive auquel il avait convié de nombreux savants, quand il fut soudainement victime d’une crise de folie. Interné à la Maison de santé d’Esquirol pendant sept mois, il parvient à guérir grâce aux soins de son épouse. Il reprend son cours oral à l’Athénée et il décide d’écrire son Cours de philosophie positive, un ouvrage monumental qui lui prendra douze ans de labeur acharné. Dans cet ouvrage, il retrace la façon dont les sciences sont peu à peu parvenues à l’état positif, d’abord les mathématiques et l’astronomie, puis la physique, la chimie et la biologie et enfin la sociologie, nouvelle science de l’évolution sociale dont il établit les fondements.

Il ouvre en 1832 un cours gratuit d’astronomie populaire qu’il professera chaque dimanche pendant dix-huit ans et qui rencontrera un grand succès auprès des prolétaires. La même année il présente sa candidature à la chaire de mathématiques de l’École polytechnique, ce qu’il tentera trois fois sans succès. Il en ressentira une profonde amertume, mais il obtiendra en compensation un poste de répétiteur puis en 1837 le poste d’examinateur d’admission.

En 1841 il s’installe avec Caroline dans l’appartement du 10 rue Monsieur le Prince dans le quartier de l’Odéon, où il habitera jusqu’à sa mort. Mais l’année suivante il se sépare de son épouse après 17 ans de mariage. Il lui versera une pension et continuera à correspondre avec elle plusieurs années encore.

En 1842 il publie le VIe et dernier tome de son Cours de philosophie positive. La préface, dans laquelle il se livre à une violente critique de la « corporation des savants » et notamment d’Arago, membre influent de l’Académie des sciences et du conseil de l’École polytechnique, lui vaudra son éviction de son poste d’examinateur d’admission deux ans plus tard.

A cette époque l’œuvre d’Auguste Comte est totalement ignorée du public. C’est un philosophe anglais, John Stuart Mill, grand admirateur du Cours de philosophie positive qui la fera connaître Outre-Manche. En France, il faudra attendre les articles d’Emile Littré sur l’ouvrage du philosophe en 1844 dans le quotidien Le National. Comte aura désormais de la part du grand érudit un soutien de poids.

La deuxième carrière (1844-1857) : la fondation du positivisme religieux

En 1844, Comte, privé de son poste d’examinateur, vit dans une situation financière difficile et ne subsiste que grâce aux dons de riches anglais, amis de Stuart Mill. Par la suite, il bénéficiera du « subside positiviste », créé à l’initiative de Littré, auquel contribueront chaque année ses disciples et sympathisants.

A cette époque il cherche un second souffle pour son œuvre future en élargissant la philosophie positive à toute l’existence humaine. C’est alors qu’il fait la connaissance de Clotilde de Vaux chez son frère, Maximilien Marie, l’un de ses anciens élèves. A l’âge de 46 ans, il tombe éperdument amoureux de cette jeune femme de 28 ans, avec qui il échange une correspondance presque quotidienne. Mais un an après, atteinte de tuberculose, elle tombe gravement malade et meurt dans ses bras. Il lui vouera ensuite un culte journalier, la considérant comme sa « véritable épouse ». La révélation d’un amour authentique, la découverte de l’importance du cœur dans la conception de l’homme et l’idéalisation de la femme joueront un rôle important dans la fondation du positivisme religieux et de la Religion de l’Humanité.

Pendant la révolution de 1848, il fonde avec Littré la Société positiviste, un club de réflexion politique et publie à cette occasion un manifeste intitulé Discours sur l’ensemble du positivisme. Il va consacrer ses dernières années à son grand projet politique et social, basé sur la religion de l’Humanité, dont il conçoit le dogme, le culte et les pratiques sociales. Il établit un calendrier positiviste, basé sur la commémoration des grands hommes ayant contribué au progrès de l’Humanité et institue sept sacrements marquant les grandes étapes de la vie. Il développe l’ensemble de ses concepts dans les quatre volumes du Système de politique positive. Il se tourne alors vers les prolétaires et les femmes sur lesquels il fonde son espoir pour l’avènement de la société positive.

Se proclamant le grand prêtre de la nouvelle « Religion universelle, » il réunit chaque semaine ses disciples dans le cadre de la Société positiviste et correspond avec des sympathisants de sa doctrine en France, en Angleterre, en Amérique du sud et dans de nombreux autres pays. A cette époque, déçu par l’évolution des prolétaires, il publie un Appel aux conservateurs.

Comte meurt à son domicile le 5 septembre 1857, après quelques semaines de maladie, entouré de quelques disciples. Il est enterré au cimetière du Père-Lachaise à côté de la tombe d’Élisa Mercoeur, qui était la poétesse préférée de Clotilde. Il a laissé un testament, où il désigne douze exécuteurs testamentaires, sous la présidence de son disciple Pierre Laffitte, pour assurer la conservation de son domicile et de ses archives ainsi que la gestion du fonds typographique de ses œuvres.

Auguste Comte et l’Ecole polytechnique

Les relations d’Auguste Comte avec l’École polytechnique ont joué un rôle essentiel dans sa vie et son œuvre. D’abord parce que sa formation polytechnicienne a été déterminante dans l’éclosion de sa vocation philosophique, au point que l’on a pu dire du positivisme qu’il était « la Révolution française plus l’École polytechnique ». Par la suite, il a été très lié à cette école, où il a été pendant près de vingt ans répétiteur et également examinateur d’admission. Mais ses échecs successifs à la chaire de mathématiques qu’il convoitait ont provoqué ses critiques des méthodes d’enseignement et nourri ses polémiques contre la corporation des savants. Il en gardera une profonde amertume, en s’estimant victime d’une « persécution polytechnique ». En fait le positivisme d’Auguste Comte s’est construit grâce à l’École polytechnique, mais aussi contre elle.

Saint-Simon

Claude Henri de Rouvroy, comte de Saint-Simon est né à Paris en 1760 dans une famille d’aristocrates. Il est un cousin éloigné du Duc de Saint-Simon, l’auteur des célèbres Mémoires. Formé dès ses jeunes années aux idées des Lumières, son enfance et son adolescence sont toutefois mal connues. Il s’engage dans l’armée à 17 ans, et part, en 1780, combattre aux côtés de La Fayette en Amérique. Il y puisera un matériau politique et social qui servira de base à ses futurs travaux. Parallèlement à sa carrière d’officier, il entre à l’École royale du génie de Mézières qui forme les ingénieurs militaires. Il y suit notamment les cours de mathématiques de Monge. Devenu ingénieur, il participe à plusieurs projets de canaux et à diverses entreprises et spéculations financières. Jusque dans les dernières années du XVIIIe siècle il vit à Paris en homme d’affaires à succès. En 1798, il abandonne les affaires et se lance dans une carrière « philosophique ». Pour marquer ce nouveau tournant, il achète un appartement en face de l’École Polytechnique dont il suit pendant trois ans les cours de physique. En 1801, il déménage près de l’École de Médecine où il suit les cours de physiologie et de biologie.

Son ambition va désormais se trouver dans l’établissement d’une philosophie prônant le progrès humain par l’industrie et une synthèse générale de toutes les sciences. Après plusieurs années difficiles sous l’Empire, il retrouve une notoriété certaine à partir de 1814 où son idée de « réorganisation » de la société fait mouche. Il profite de l’éclosion de la presse libérale pour se faire entendre et exposer ses idées. Saint-Simon collabore à cette époque avec le brillant Augustin Thierry qui devient son secrétaire particulier. Il est à cette époque un défenseur acharné des idées libérales et prône une société non plus dirigée par des aristocrates spéculateurs, mais axée vers le commerce et l’industrie qui seuls pourront créer selon lui de nouvelles manières d’être et de penser. Grâce à de nombreux souscripteurs dans les milieux philanthropiques et industriels, il débute en 1816 l’écriture d’un vaste ouvrage collectif : L’Industrie.

En 1817, Auguste Comte est dans une certaine incertitude. Sa promotion à l’école Polytechnique a été licenciée pour insubordination l’année précédente et Comte se retrouve démuni et sans emploi. Il se trouve donc dans une situation difficile. C’est grâce à sa rencontre avec Saint-Simon en août 1817 que le jeune montpelliérain va sortir de son isolement philosophique. On se souvient que Saint-Simon a longtemps fréquenté l’Ecole Polytechnique et il est probable qu’il y ait gardé des contacts. Il engage Comte à la fin de l’année 1817 à la place d’Augustin Thierry qui vient de le quitter. Comte est immédiatement fasciné par Saint-Simon : « C’est le plus excellent homme que je connaisse » s’enthousiasme-t-il auprès de son ami Valat

En tant que secrétaire de Saint-Simon, Comte va collaborer à bon nombre de ses travaux. Il réalise d’abord le troisième volume de L’industrie (septembre et octobre 1817) dans lequel il défend l’idée d’un nouveau système social qui remplacerait l’ancien fondé selon lui sur des principes théocratiques dépassés. Si l’on ne sait pas trop la part du maître et de l’élève dans cette réalisation, elle déplut fortement aux souscripteurs de l’ouvrage. C’est un échec pour Saint-Simon et pour Comte, auteur des articles mis en cause… A partir de là, pourtant, ce dernier cesse d’être un simple secrétaire et devient plutôt un « collaborateur libre » du maître. En 1819, Saint-Simon lance un nouveau périodique, Le Politique, auquel Comte participe activement, en signant deux articles importants sur le budget et la liberté de la presse, sur la responsabilité ministérielle et la loi électorale. Comte donne,  la même année, un autre article pour Le Censeur Européen, une publication libérale dans laquelle figure aussi Saint-Simon, sur la « séparation entre les opinions et les désirs ». Cette collaboration s’arrête net en juillet 1819.Un mois plus tard, Saint-Simon, décidément acharné, lance une nouvelle publication, L’Organisateur, pour laquelle Comte écrit deux lettres, dont une en 1820, La Sommaire appréciation du passé moderne, restée fameuse. C’est à cette époque que Saint-Simon imagine la fameuse parabole des frelons et des abeilles. Pour Saint-Simon, si la France perdait sa force de travail, les « abeilles », le pays  deviendrait « un corps sans âme à l’instant où elle les perdrait ». En revanche, si elle était débarrassée des « officiers, ministres, conseillers d’états, nobles et autres parasites » soit, les « frelons », qui ne font que profiter des fruits du travail industriel, « il n’en résulterait aucun mal politique pour l’État ». De son côté, Comte ressent de plus en plus la frustration de ne pas pouvoir signer ses articles et de laisser Saint-Simon s’en attribuer, pourtant « en accord » avec lui, la paternité. C’est à partir de cette année 1820 que Comte commence à vouloir donner corps à la future philosophie positive qu’il se sent en devoir de fonder. Au fil du temps, le jeune Comte va constamment chercher à s’émanciper de l’ombre tutélaire de Saint-Simon.

Deux événements vont être à l’origine de la rupture entre Comte et Saint-Simon. Ce dernier ne manque pas d’activité : il sort une nouvelle publication dès avril 1820, Du Système industriel. A partir de 1821, l’industrialisme de Saint-Simon se détache de plus en plus du libéralisme : il essaie de constituer, selon H.Gouhier, « un parti autonome dont il sera le directeur de conscience, il prêche un Evangile des producteurs, son Nouveau Christianisme. C’est à cette époque qu’Auguste Comte va chercher à compléter ses connaissances scientifiques. Dès 1821 il suit le cours d’astronomie de Delambre au Collège de France. Il noue des relations avec Joseph Fourier, après avoir lu la Théorie analytique de la chaleur. Il suit à la Sorbonne le cours de zoologie de Blainville qui « accorda bientôt son amitié à Auguste Comte et la lui conservera jusqu’au dernier jour ». C’est donc avec circonspection et ironie que Comte dénonce la nouvelle orientation de Saint-Simon désormais sous l’influence « de cette tendance banale vers une vague religiosité »…

Mais c’est surtout autour de la publication d’un texte de Comte que la relation avec Saint-Simon va s’envenimer. Dans ce texte, Le Prospectus des travaux scientifiques nécessaires pour réorganiser la société, achevé en mai 1822, Comte pose les bases de toute son œuvre future. Il propose d’achever la Révolution de 1789 en réorganisant le pouvoir spirituel qui serait confié aux savants. Il y annonce, dans un style clair et percutant, la fameuse loi des trois états et son idée de classification des sciences. Comte veut s’empresser de faire paraître l’ouvrage et le soumet à Saint-Simon. Cette fois-ci il tient à ce qu’il soit publié sous son propre nom. Et c’est là que, selon Comte, « la chose se complique ». D’après lui, Saint-Simon aurait volontairement bloqué l’impression de l’ouvrage par peur que ce dernier fasse de l’ombre à ses propres travaux. H.Gouhier estime quant à lui que Saint-Simon aurait jugé l’ouvrage incomplet et que l’on ne pouvait risquer de le publier en l’état. De plus, Saint-Simon est en proie à de grosses difficultés financières. Il tente de se suicider en mars 1823. Après cet épisode tragique, Saint-Simon va retrouver un second souffle avec un nouveau projet : Le Catéchisme industriel, dans lequel l’opuscule de Comte devait être publié… sans la mention de l’auteur. Comte refusa et l’ouvrage parut finalement sous deux formes, l’une propre à Comte et l’autre dans le troisième cahier du Système industriel avec un avertissement sévère publié par Saint-Simon à l’encontre de son élève qui acheva de les brouiller: « Ce travail n’atteint pas précisément au but que nous nous étions proposé (…) Il résulte que notre élève n’a traité que la partie scientifique de notre système, mais qu’il n’a point exposé sa partie sentimentale et religieuse ». En mai 1824, la rupture devient inévitable, elle sera même « complète et irrévocable » selon Comte. Depuis longtemps, il ne se considérait plus ni comme le secrétaire, ni comme l’élève de Saint-Simon. Il a pris conscience, depuis 1820, de l’originalité de sa pensée : « Je sens mon existence individuelle se développer d’une manière plus franche et plus complète. Je suis tout ravi de la parfaite indépendance que j’acquiers » confie-t-il à D’Eichthal. Ainsi se terminent sept ans (1817-1824) de relation, et voilà pourquoi Auguste Comte ne parlera plus de Saint-Simon qu’en le désignant comme le « jongleur dépravé ».

Comte et le cours public d’astronomie

Conscient du besoin d’instruction qui animait la société du début des années 1830 et particulièrement les prolétaires, Comte forma, avec quelques anciens de l’École polytechnique, une « Association polytechnique » dont le but était de dispenser des cours gratuits aux ouvriers. Comte prit en charge un cours d’astronomie populaire dès 1830, qui se tenait tous les dimanches après-midi dans une salle de la mairie du IIIe arrondissement de Paris, rue des Petits-pères. Il estimait en effet que l’astronomie était la science qui montrait le mieux la méthode positive et la plus facile à appréhender selon lui. Son enseignement connut un certain succès et son auditoire se composait non seulement de prolétaires mais d’individus de tous âges et de toutes conditions sociales. Il professa son cours pendant près de 20 ans et eut parmi ses auditeurs, les futurs disciples du positivisme comme Pierre Laffitte ou Fabien Magnin. Dans les dernières années de son enseignement, le cours prit un tournant plus personnel et se transforma en « Cours sur l’histoire générale de l’Humanité », qui s’éloignait de la seule astronomie.

Comte et Mill

John Stuart Mill est le premier philosophe d’importance à avoir compris la pensée d’Auguste Comte. Il est remarquable de constater que c’est un Britannique qui fut le premier soutien important d’Auguste Comte. Dès 1841, Mill apporta un appui moral, intellectuel et financier à Comte. Il avait découvert le Cours de philosophie positive en 1837 et suivait avec passion le développement de cette pensée nouvelle. Lorsqu’il écrit à Comte pour la première fois en 1841, Mill est déjà en pleine maturité philosophique. Formé à l’utilitarisme de Bentham, il était en train d’écrire un imposant Système de Logique. La correspondance avec Comte durera six ans et montre une authentique connivence intellectuelle entre les deux hommes. La renommée grandissante du philosophe anglais fit beaucoup pour la diffusion des idées de Comte outre-Atlantique. Mais des divergences apparaîtront progressivement sur les questions sociales, par exemple, sur le rôle de la femme dans la société et leur relation se dégrada. L’écriture par Mill d’un ouvrage paru en 1865 sur Auguste Comte et le positivisme fit cependant beaucoup pour le rayonnement des idées du fondateur du positivisme.

Clotilde de Vaux

En 1845, Auguste Comte tomba amoureux d’une jeune femme, Clotilde de Vaux et sa vie, comme son œuvre, en furent à jamais bouleversées malgré la brièveté de leur relation. Cette « année sans pareille » lui fit découvrir le pouvoir du sentiment et lui permit d’insuffler un nouvel élan à sa philosophie. Ils s’échangèrent pas moins de 183 lettres en à peine un an. La maladie, puis la mort de Clotilde en 1846, allaient donner une dimension tragique à cet épisode et amener Comte à vouer un véritable culte à celle qu’il considéra toute sa vie comme sa « véritable épouse ».

 

Clotilde De Vaux est née à paris en 1815. Sa mère, Henriette de Ficquelmont, est issue d’une famille aristocratique ruinée par la révolution ; son père, Simon Marie, est un capitaine retraité devenu percepteur des impôts. Ils ont trois enfants, une fille, Clotilde, l’ainée et deux fils, Maximilien et Léon, tous deux futurs polytechniciens. En 1835, Clotilde épouse l’employé de son père, Amédée de Vaux. Clotilde aurait accepté ce mariage pour fuir la tutelle de son père. Mais cette union s’avéra très décevante pour Clotilde. En juin 1839, le mari s’enfuit en Belgique afin d’échapper aux poursuites provoquées par le vol de l’argent des contribuables pour payer ses dettes de jeu secrètes. A 24 ans seulement, la vie de Clotilde est brisée et la jeune femme déshonorée. Elle est forcée de revenir dans sa famille fixée à Paris, rue Pavée dans le IIIe arrondissement. Clotilde obtint la séparation d’avec son mari mais elle ne peut pas se remarier, ni divorcer. Elle est sans argent, n’a aucun métier et est confrontée à de nombreux problèmes de santé dès son enfance. Grâce à l’aide d’une petite rente de 600 F obtenue de son oncle, elle s’installe dans un appartement indépendant au 7 de la rue Payenne, à quelques maisons du domicile parental. Jeune femme vive d’esprit, imaginative, elle tente de conquérir son indépendance en écrivant. En 1844, elle publia d’ailleurs un roman épistolaire, Lucie. Cette même année, elle fit la connaissance d’Auguste Comte.

 

C’est grâce à un de ses anciens élèves à Polytechnique, Maximilien Marie, le frère de Clotilde, qu’Auguste Comte fit la connaissance de celle qui allait changer son existence. Maximilien invita Comte à dîner chez ses parents, rue Pavée en octobre 1844. Comte, séparé de sa femme Caroline Massin depuis août 1842, et qui vit désormais seul avec sa domestique et fille adoptive, Sophie Bliaux, dans son appartement au 10 rue Monsieur le Prince trouve très séduisante la jeune femme. La réciproque ne sera pas vraie. Mais Comte, lui, est déjà amoureux… De longs mois d’hésitation s’écoulèrent. Mais il finit par surmonter sa timidité et lui écrit le 30 avril 1845. Invité de nouveau chez les Marie le 16 mai, il se montra brillant et enthousiaste, et c’est à cette occasion qu’il prononça cette célèbre phrase : « On ne peut pas toujours penser, mais on peut toujours aimer », sentence qui fondera, selon lui, le positivisme religieux. Clotilde est touchée par l’attention que lui porte Comte et voit là le début d’une amitié sincère : « Vous avez un cœur fait pour comprendre celui d’une femme. (…) J’accepte avec bonheur et intérêt l’affection que vous voudrez bien me donner ». Il n’en fallait pas plus pour que Comte, encouragé, ne lui déclare ses sentiments dans une lettre « décisive » écrite le 17 mai. Un temps déstabilisée par cette effusion de sentiments, Clotilde parvient habilement à clarifier la situation en se refusant poliment à lui : elle n’éprouve pas de sentiments amoureux pour Comte mais se montre très sensible à l’intérêt et à l’affection que lui porte le philosophe. En mauvaise santé et tenant à son indépendance, elle ne peut ni ne veut aller au-delà d’une amitié durable. Comte respecte, en apparence, la décision de la jeune femme en louant sa « sagesse pratique ». Ils correspondent très régulièrement (tous les deux ou trois jours) et Clotilde vient Rue Mr Le Prince rendre visite au philosophe une fois par semaine. Mais leur relation connut nombre de crises. Insistant lourdement pour enfin parvenir à la relation charnelle qu’il appelle de ses vœux, Comte se heurte à la farouche détermination de la jeune femme : « Je suis incapable de me donner sans amour ». Comte n’abdique pas… Il lui demandera ensuite d’emménager avec lui rue Mr Le Prince. Là encore, refus catégorique : « Il ne peut y avoir union sans mariage et il ne peut y avoir de mariage sans amour partagé ». Afin d’apaiser Comte, elle dira plus tard : « Quel que soit notre sort, j’espère que la mort seule rompra le lien fondé sur ces sentiments ». Une troisième crise, due à la fréquentation par la jeune femme du journaliste du National, Armand Marrast, entraînera un accès de jalousie de la part de Comte. Clotilde en voulut à Comte de la soupçonner et le remit à sa place.

 

Cependant, l’état de santé de Clotilde s’aggrave de semaine en semaine. Elle est atteinte de la tuberculose qui l’affaiblit un peu plus chaque jour. Clotilde s’éteint le 5 avril 1846, dans les bras de Comte venu à son chevet, rue Payenne. Les circonstances de sa maladie et de sa mort provoquèrent une dispute entre Comte et la famille de Clotilde. Si la relation « terrestre » entre Comte et Clotilde se termine, le culte par le philosophe de son « éternelle épouse », figure sainte de la religion de l’Humanité commence.  Mill, comme beaucoup d’autres, ont vu en elle la principale raison d’un déclin intellectuel de Comte qui allait le mener vers une dérive religieuse et sentimentale. Comte et les disciples positivistes « orthodoxes » ont vu d’abord en elle la « déesse de l’humanité », représentation absolue et ultime de l’affection. Mais sa personnalité complexe, sa résistance et ses aspirations à l’indépendance font d’elle une énigme beaucoup plus difficile à cerner…

Littré et la société positiviste

Les événements de 1848 et le bouillonnement politique incitent Comte à constituer une « Société positiviste », conçue comme un club de réflexion et de proposition politique, dont le manifeste, le Discours sur l’ensemble du positivisme, inspira de nombreux hommes politiques de la IIIe République. Il fut aidé en cela par Emile Littré, à l’époque célèbre journaliste, ardent républicain, connu surtout pour son fameux Dictionnaire de la langue française. Littré fut l’un des soutiens les plus importants de Comte et de sa philosophie, de par l’écriture de plusieurs articles dans le journal Le National qui contribua beaucoup à la notoriété du locataire de la rue Monsieur-le-Prince. Littré et Comte se brouillèrent ensuite mais le grand lexicographe continua l’œuvre de son ancien maître à sa façon en fondant la revue La Philosophie positive qui eut un certain retentissement dans le dernier tiers du XIXe siècle.

Bibliographie

SUR AUGUSTE COMTE

Biographies anciennes

  • Audiffrent, Georges, Auguste Comte : sa puissante émanation, notice sur sa vie et sa doctrine, Paris, P.Ritti, 1894
  • Deroisin, Philémon, Notes sur Auguste Comte par un de ses disciples, Paris, Librairie ancienne et moderne, 1909
  • Littré, Emile, Auguste Comte et la philosophie positive, Paris, Hachette, 1864
  • Robinet, Eugène, Notice sur l’œuvre et la vie d’Auguste Comte, Paris, La société positiviste, 1891
  • Salomon, Michel, Auguste Comte : sa vie , sa doctrine, Paris, Bloud, S.D

Biographies « modernes »

  • Gentil, Bruno, Auguste Comte, l’enfant terrible de l’école Polytechnique, Pomport, Ed.Cyrano, 2012
  • Gouhier, Henri, La jeunesse d’Auguste Comte et la formation du positivisme , 3 vol, Paris, Ed.J.Vrin, 1933-1941
  • Gouhier, Henri, Vie d’Auguste Comte, Paris, J.Vrin, 1931, réed 1990
  • Pickering, Mary, Auguste Comte an intellectual biography, 3 vol, New York, Cambrige University Press, 1993-2009
  • Sernin, André, Auguste Comte prophète du XIX è siècle, sa vie, son œuvre, son actualité, Paris, Albatros, 1993

ÉTUDES SUR COMTE ET LE POSITIVISME

Études anciennes 

  • Arnaud, Pierre, Politique d’Auguste Comte, Paris, Armand Colin, 1965
  • Ducassé Pierre, Méthode et intuition chez Auguste Comte, Paris, Alcan, 1939
  • Levy-Bruhl, Lucien, La philosophie d’Auguste Comte, Paris, Alcan, 1900

Études modernes

  • Bourdeau, Michel, Les trois états : science, théologie et métaphysique chez Comte, Paris, Éditions du Cerf, 2006
  • Bourdeau, Michel, Braunstein, Jean-François, Petit, Annie, dir. Auguste Comte aujourd’hui, Paris, Kimé, 2003
  • Bourdeau, Michel et Chazel, François, Auguste Comte et l’idée de science de l’homme, Paris, L’Harmattan, 2002
  • Braunstein, Jean-François, La philosophie de la médecine d’Auguste Comte, Paris, PUF, 2009
  • Capurro, Raquel, Le Positivisme est un culte des morts, Epel, 2001
  • Clauzade, Laurent, L’organe de la pensée, biologie et philosophie chez Auguste Comte, Besançon, Presses universitaires de Franche-Comté, 2009
  • Fedi, Laurent, Comte, Paris, Les Belles Lettres, 2001
  • Grange, Juliette, Le vocabulaire de Comte, Paris, Ellipses,2002
  • Karsenti, Bruno, Politique de l’esprit, Auguste Comte et la naissance de la science sociale, Paris, Hermann, 2006
  • Kremer-Marietti, Angèle, Le Positivisme, Paris, PUF , coll.Que Sais-je?, 1982
  • Lepenies, Wolf, Auguste Comte : le pouvoir des signes, Paris, Editions de la MSH, 2012
  • Ouelbani, Mélika, Qu’est ce que le positivisme?, Paris, Vrin, 2010