Le positivisme d’Auguste Comte

Introduction

Le positivisme d’Auguste Comte est un système philosophique ayant pour but ultime l’établissement d’un nouvel ordre social, politique et moral. Le positivisme est d’abord une philosophie des sciences, dont a été extraite une méthode pour affronter les problèmes humains et qui constitue l’objet de la sociologie, nouvelle science créée par Comte.

Il est aussi un système politique, élaboré, complexe, qui doit remplacer l’ordre ancien et instaurer la séparation définitive entre le pouvoir spirituel et le pouvoir temporel. Le positivisme s’incarne aussi dans sa dimension religieuse par l’établissement d’un nouvel ordre spirituel, incarné dans une nouvelle religion : La Religion de l’Humanité.

Enfin, Comte s’est attaché, à la fin de sa carrière, à édifier une « morale » positive, fondée sur l’altruisme.

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De la loi des trois états à la sociologie : la philosophie positive

 

Dès 1822, il écrit son « opuscule fondamental », le Plan des travaux scientifiques nécessaires pour réorganiser la société, dans lequel il énonce sa principale découverte, la loi des trois états.

Loi fondamentale de la philosophie positive, elle établit que toute connaissance passe nécessairement par trois phases successives : l’état théologique, dans lequel les hommes expliquent le monde en ayant recours à des être surnaturels ou à des dieux; l’état métaphysique, dans lequel ils ont recours à des entités philosophiques, comme la nature; l’état positif, où l’Humanité renonce à chercher des causes premières ou des causes finales pour s’en tenir aux « lois » établies par les faits.

Le progrès de l’une à l’autre de ces étapes est, selon Comte, nécessaire et inévitable. Auguste Comte porte un intérêt tout particulier aux méthodes propres à chaque science, qu’il appelle leur « philosophie ».

Il y a selon Comte six sciences principales : mathématiques, astronomie, physique, chimie, biologie et sociologie. Les premières sciences, comme les mathématiques ou l’astronomie, sont devenues positives les premières. La chimie et la biologie ont accédé à l’état positif à l’époque de Comte. La dernière science, la sociologie, est encore à construire.

Ce sera l’objet des derniers tomes du Cours de philosophie positive. La grande idée de Comte fut d’élaborer une méthode scientifique « positive » pour réorganiser la société après les bouleversements politiques consécutifs à la Révolution française. Il fallait extraire des sciences naturelles une méthode pour réorganiser la société.

C’est l’objet de la nouvelle science fondée par Comte, qu’il appela d’abord « physique sociale » puis, à partir de 1839, « Sociologie ». Selon lui, la société est gouvernée par des lois sociales qu’il est possible de découvrir pour ensuite mettre en place une politique qui permettrait de prévoir le sens de l’histoire et ainsi, dans une certaine mesure, de donner un tableau de « l’avenir humain ».

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La « religion de l’Humanité » et la « politique positive »

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Cette philosophie devait déboucher sur l’établissement d’un système politique ayant pour dessein de « systématiser l’existence humaine par la combinaison entre le sentiment, la raison et l’activité ».

Le positivisme s’appuie sur la science sociale, mais prend un tournant religieux à partir de 1845, ce qui suppose de constituer une autorité spirituelle indépendante du pouvoir temporel. Cette séparation entre pouvoir spirituel et pouvoir temporel est la pierre angulaire de la philosophie politique de Comte.

Au pouvoir spirituel le « gouvernement moral » au sens large, au pouvoir temporel l’administration matérielle et le pouvoir exécutif. Le rôle du pouvoir spirituel est fondamental : il sera en charge de l’éducation et d’enseigner les valeurs communes à l’ensemble de la société.

En effet, toute l’œuvre de Comte est dominée par le souci éducatif. La fin dernière du positivisme ne peut être atteinte que par l’éducation. Elle doit être libre, c’est-à-dire totalement indépendante du pouvoir temporel et être universelle, c’est-à-dire s’adresser à tous, quelle que soit sa classe sociale.

Dans cette optique, l’éducation du prolétariat, dont Comte espérait qu’il serait sensible plus que toute autre classe aux valeurs d’altruisme et de solidarité, était primordiale. L’éducation est, comme le souligne Paul Arbousse-Bastide, « une action continue sur l’homme total en vue de le rendre toujours plus apte au service de l’Humanité. » Pour Comte, l’éducation s’élargit à l’ensemble de la vie et s’identifie avec l’initiation religieuse et le culte sociolatrique.

Ainsi, entre 1845 et 1848, Comte s’oriente vers une conception religieuse de l’avenir humain. Il fonde une nouvelle religion qu’il baptisa « Religion de l’Humanité », garantissant le lien social indispensable aux hommes. Selon Comte, seule une religion pouvait garantir le lien social, et permettre l’établissement définitif du positivisme. La religion positiviste prend la forme d’un culte de l’Humanité (ou « Grand-Être ») définie comme « l’ensemble des êtres passées, présents et futurs ». Il s’agit d’un culte des morts qui, selon lui, « gouvernent les vivants ».

Auguste Comte créa un nouveau calendrier rendant hommage aux « grands hommes » qui ont œuvré au progrès de l’Humanité. Comte a aussi dessiné les plans d’un Temple de l’Humanité, dont il voulait qu’il soit une représentation concrète du calendrier positiviste. L’expérience affective de Comte avec Clotilde de Vaux a été intégrée à sa systématisation philosophique et a servi de catalyseur. Celle-ci tient d’ailleurs une grande place dans la symbolique religieuse comtienne. Comte entend, avec cette religion, réaliser l’alliance fondamentale entre les femmes, les philosophes et les prolétaires pour établir sa politique positive. Comte a proposé le programme politique d’une « République Occidentale », dont la devise devait être « Ordre et Progrès », qui saurait concilier les acquis de la Révolution et la nécessité d’un gouvernement stable. Comte, qui détestait la guerre et rejetait l’impérialisme et l’expansionnisme, proposait la disparition des états nations au profit de petites Républiques liées entre elles, « pas plus grandes que la Toscane ». Paris aurait été la capitale du monde au moment de l’avènement du positivisme en occident, avant que Constantinople, dans un futur indéterminé, ne prenne sa place, reliant ainsi définitivement orient et occident. Auguste Comte défend une vision résolument optimiste de l’Humanité, dont il estime qu’elle va toujours en s’améliorant. Pour cela, il estime que chacun doit œuvrer dans cet unique but, en faisant abstraction de son égoïsme et en mettant ses intérêts au service de la collectivité. La morale comtienne est avant tout destinée à développer les penchants altruistes des hommes au détriment de leurs tendances égoïstes. L’une des devises du positivisme est « Vivre pour Autrui » et Comte est d’ailleurs à l’origine du terme « altruisme », en 1852, dans le Catéchisme positiviste. La morale devait être la septième science de la classification envisagée par Comte, qui n’eut pas le temps d’achever son travail sur la « synthèse subjective » qu’il appelait de ses vœux.

La classification des sciences

Auguste Comte porte un intérêt tout particulier aux méthodes propres à chaque science, qu’il appelle leur « philosophie ». Une fois admis le principe d’homogénéité de chaque science, il devient possible de les classer. Il y a selon Comte six sciences principales : mathématiques, astronomie, physique, chimie, biologie et sociologie. Les premières sciences,  comme les mathématiques ou l’astronomie, sont devenues positives les premières. C’est en effet avec l’astronomie que l’esprit positif est conduit à la contemplation objective de l’ordre naturel. Cette science est le premier seuil vers une objectivité qui va s’étendre avec la physique, la chimie et la biologie. En effet, à mesure que l’objet d’une science se complexifie, nos moyens d’investigation font de même : plus les phénomènes sont complexes, plus ils sont du même coup imparfaits et modifiables et plus l’homme sera appelé à les modifier. La dernière science, la sociologie, atteint le maximum de complexité car elle portera sur les faits sociaux.

La sociologie

Cette science, que Comte voulait d’abord appeler « physique sociale » est encore à construire. Il la définit dans le Plan des travaux nécessaires pour réorganiser la société comme « la science qui a pour objet propre l’étude des phénomènes sociaux. » Mais Comte énonce dès 1822 et le Plan, la nécessité d’une science sociale et les premières modalités de son élaboration. Le projet de la « science sociale » n’aura de sens que dans le cadre d’une réorganisation intellectuelle considérée comme une condition nécessaire à toute réorganisation morale ou sociale. Cette réforme intellectuelle devra s’inspirer du modèle des sciences exactes et des sciences de la nature. Voilà pourquoi cette nouvelle science ne pourra être qu’une « physique sociale ». Selon Comte, « l’observation des faits est la seule base solide des connaissances humaines. » C’est pourquoi l’étude des faits sociaux, objet de la sociologie, nécessite de se familiariser avec les autres sciences. La « physique sociale » doit parvenir à l’édiction de lois invariables, comme les sciences de la nature. Sa conception doit s’effectuer à partir de l’étude du développement total de l’humanité dans son histoire, puis dans une étude subjective des singularités qui en constituent le tout organique. Comte attendra dix-sept ans avant de rebaptiser la physique sociale « sociologie ». L’exécution du projet de science sociale annoncé en 1822 demandait d’abord une réflexion générale sur les sciences dont les 3 premiers volumes du Cours de philosophie positive furent l’objet. Le mot apparaît enfin dans la 47é leçon du Cours, au sein du tome IV, en 1839. S’excusant d’avoir recours à ce néologisme, Comte définit définitivement l’objet de sa science sociale, qui consiste « à concevoir toujours les phénomènes sociaux comme inévitablement assujettis à de véritables lois naturelles comportant une prévision rationnelle. » Si Comte a bien fondé le terme de « sociologie », il n’en a pour autant pas complétement défini l’objet tel que nous le connaissons maintenant, ni précisé les méthodes propres, ni donné les modèles d’investigation. Il a cependant permis d’inclure la science sociale dans le champ du savoir scientifique.

Le culte de l’Humanité

Comte était convaincu de la nécessité de rituels et de fêtes qui rythmeraient l’existence humaine. La Religion de l’Humanité comportait 9 sacrements. Inspirés des sacrements catholiques, ils marquent les étapes majeures de la vie, de la naissance à la mort : la Présentation à l’Humanité se substitue à l’ancien baptême. Le sacrement de l’initiation, ensuite, se donne à l’âge de quatorze ans, lors de la puberté. La Destination se confère à 28 ans (le double de 14). Un an plus tard intervient le Mariage (pour les hommes seulement. Pour les femmes, il peut être administré à 21 ans). Puis c’est la maturité, à 42 ans et la retraite, à 63 ans. En lieu et place de l’extrême onction, on trouve la Transformation : on facilite ainsi la rentrée du futur défunt dans le Grand-Être. Le sacrement le plus étonnant, l’Incorporation, permet que l’on évalue, sept ans après la mort, « une fois les passions éteintes », l’apport réel du disparu au progrès de l’Humanité. Un cortège solennel devait alors transférer les restes du défunt dans un bois sacré spécialement réservé aux bienheureux.

Calendrier positiviste

Au cœur de la religion positiviste, Comte avait institué un nouveau calendrier, comme l’avait fait la Révolution française avec le calendrier révolutionnaire. Composé treize mois de vingt-huit jours, le calendrier positiviste rend hommages aux grands hommes, philosophes, scientifiques, hommes politiques, religieux, artistes et écrivains, qui ont œuvré pour le progrès de l’Humanité. Chaque mois était consacré aux personnages les plus importants et chaque jour au souvenir d’un autre « grand homme ». A chaque mois correspondait aussi un âge de l’humanité. Le calendrier débutait ainsi au mois Moïse, qui représentait la théocratie initiale, pour s’achever au mois Bichat, qui incarnait la science moderne. Un jour était consacré à la « Fête de l’Humanité », et les années bissextiles, un jour à la « Fête des saintes femmes ».

Temple de l’Humanité

Auguste Comte avait prévu des sanctuaires pour sa religion de l’Humanité. Il avait établi les plans d’un temple de l’Humanité, dont il ne vit jamais la construction. Y figure une grande nef, de chaque côté de laquelle doivent s’ouvrir, en principe, quatorze chapelles, dont treize consacrés aux grands hommes du calendrier positiviste et la quatorzième, dédiée aux « femmes éminentes ». Le culte devait se célébrer devant un autel représentant une figure peinte ou sculptée de Clotilde de Vaux, la « déesse morte ». Selon Comte, la République occidentale doit faire bâtir 2000 temples positivistes dont 400 en France et tous auront leur axe dirigé vers Paris, sur le même principe que celui de la Kaaba musulmane. Pour chacun, sept prêtres et trois adjoints. Le clergé comptera ainsi 20 000 philosophes occidentaux. Le chef suprême résidera à Paris.

Pouvoir spirituel et pouvoir temporel

La stricte séparation entre le pouvoir spirituel et le pouvoir temporel est l’un des points les plus importants de la philosophie politique d’Auguste Comte. Pour Comte, le pouvoir spirituel a pour destination propre « le gouvernement de l’opinion, c’est-à-dire l’établissement et le maintien des principes qui doivent présider aux divers rapports sociaux. » Autrement dit, le gouvernement des âmes. Il est exercé par les philosophes, les savants et les femmes, qui, à divers degrés, constituent le « sacerdoce ». Le pouvoir temporel, quant à lui, est relatif à l’organisation matérielle, pratique de la société. Son rôle est de prendre des décisions, d’influencer directement l’action. Il est aux mains des industriels, des administrateurs et des banquiers. Ces deux pouvoirs se complètent l’un l’autre : le pouvoir spirituel est le gardien des valeurs morales et sociales, promeut l’altruisme, l’entraide et s’ancre dans la durée. Il est chargé de l’éducation, de la transmission des valeurs. A l’échelle de la famille, cette propagation des éléments constitutifs de la  « foi » positiviste est assurée par les femmes. Elles doivent dès lors être dispensées de tout travail. Mais le seul règne de la morale et de l’esprit serait dangereux, d’où la nécessité, pour Comte d’un pouvoir temporel chargé des affaires matérielles.

Morale positive

La morale positive est la septième science voulue par Comte. Elle devait se placer au-dessus de la sociologie ; elle se propose d’étudier la nature humaine, les sentiments sociaux, les valeurs et les mœurs. Elle est, en somme, une science de l’homme individuel, après que la sociologie ait été entendue comme science de la société. Le but de la morale est, selon Comte, d’établir « à l’abri des impulsions passagères, des règles vraiment générales pour l’ensemble de notre existence, personnelle, domestique et sociale. » Le but du positivisme est de constituer une morale en dehors de la théologie et de la métaphysique, pour toutes les classes sociales, d’après l’étude de l’histoire sociale et religieuse, mais en la pensant de manière strictement humaine. Les questions soulevées par la morale positive sont celles de la place de l’homme au sein de la société, de sa relation à autrui et à lui-même.

Bibliographie

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  • Lepenies, Wolf, Auguste Comte : le pouvoir des signes, Paris, Editions de la MSH, 2012.
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